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Hors-série N° 23

EDITORIAL

"L'Effet prothèse"

« Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s'il nous rend plus humains ou moins humains. »  

                                                                                                      Georges ORWELL

Où situer ce qui fait notre humanité ? Alors que nous sommes chaque jour davantage envahis de questions étranges qui interpellent  : embryons congelés, clones, robots à capteurs, profilage génétique, êtres intelligents artificiels, chirurgie robotique à distance…

Autant de “créations”, d’artefacts qui semblent nous détacher de notre humanité ordinaire, de notre quotidienne humanité. C'est « L’effet prothèse» ou comment remplacer l’être humain. Et à mesure que l’on refoule cette humanité incomplète en apparence, précaire, maladroite, à mesure que l’on tente de maîtriser l’embarrassante humanité des corps et des esprits, on s’effraie, on se déchire, on se désespère. On voudrait chasser cette vieille humanité souffrante ou tout simplement insistante. On voudrait croire que toute la complicité des sciences et des techniques modernes ferait qu’on n’y pense plus. Erreur !

Il n’est pas dit que ces créations hybrides, nouveaux objets, nouvelles possibilités, ne participent pas également de notre puissante faiblesse humaine. Nous ne pouvons uniquement nous définir par adhé­sion ou par opposition à ce que nous produisons comme transformations. Notre destin humain ne se réduit ni à transhumer de force dans la technologie, ni à refuser de nous penser avec et par les objets que nous créons.

La fameuse complémentarité de l'homme et de la machine est un leurre. Loin de donner du pouvoir aux hommes, l'Intelligence artificielle (IA) les en dépossède. L'aventure technologique qui s'annonce constitue la plus formidable entreprise d'aliénation jamais imaginée à l'encontre du genre humain. Face aux critiques et aux inquiétudes, les partisans de l'IA aiment à répéter qu'elle seule permettra à l'humanité de résoudre les graves problèmes qui la minent. C'est oublier un peu vite que ces problèmes proviennent, en bonne part, du système technico-économique, dont l'IA représente précisément le point culminant.

Le processus d'automatisation, qui vise notamment à substituer la présence et les capacités humaines par des logiciels bourrés d’algorithmes, a pour conséquence une régression mentale et physiologique des hommes dans leurs activités professionnelles et, d’une manière générale, dans leur existence personnelle. Des questions se posent inévitablement, dont une de nature politique et morale : quelle place est alors laissée à l’avenir de l’humanité dans un tel système, qui lui-même a été inventé par l’homme, en particulier celui de l’Occident ? Et pourquoi donc ce destin funeste, dont on ne sait où tout cela va le mener ?

Lorsqu’on évoque la possibilité d’un “humain augmenté”, on se réfère généralement à une addition de performances humaines et machiniques, dans le prolongement de la figure du cyborg popularisée par la science-fiction. Mais augmenté par rapport à quoi ? À quelles valeurs de références et selon quels critères ? Comment mesure-t-on, par exemple, le bonheur ? Les sensations, comme les odeurs, le toucher, la vue, le goût et l’ouie qui nous relient au monde ? Le plaisir qu’on éprouve à travailler ? Toutes ces dimensions qui font que la vie vaut la peine d’être vécue.

Et attention à ne pas céder à la magie des chiffres. Un plus peut cacher un moins, un gain dissimuler des pertes, difficilement identifiables car non mesurables et non qualifiables. Ainsi des pilotes de drones militaires, qui sont “augmentés” dans la mesure où ils peuvent voir, grâce aux capteurs déportés, à l’optronique, aux caméras infrarouges ce que les simples yeux humains ne pourront jamais voir. Mais quid du prestige que conférait le fait de dompter la puissance de la machine, le courage et aussi la fierté de dominer la peur, de la domestiquer au terme d’un long et fastidieux travail ?

Au-delà du mythe de “l’Homme augmenté”, la prochaine étape devrait plutôt se focaliser sur l’être humain et son développement intérieur, ce qui implique d’établir de meilleures relations avec soi-même. Bien sûr, il y aura des changements technologiques spectaculaires. Mais un équilibre devra être trouvé pour que les technologies travaillent conjointement avec nos besoins réels corrélés avec la Vie dans ce qu’elle a d’essentiel. Ces technologies devraient se faire moins abrasives et plus subtiles, au seul service de l’homme, se fondant même dans le décor de notre vie quotidienne.

La transition vers le monde de l’immatériel ne fait que commencer. Pourtant, la vraie question subsiste : comment – en tant qu’individu au sein du collectif – allons-nous apprendre à accéder à notre propre potentiel d’être pleinement conscient et responsable ? Cela constitue l’essence même de ce “recalibrage” nécessaire au cœur de la véritable évolution de conscience qu’appellent les Temps nouveaux.

Marc J. PANTALACCI

 

Année 2018 © Univers SPIRALE - Hors Série N°23